Vision du passé
Sur leurs tchanques perchés, au revers de la dune,
Les échassiers, vêtus ainsi que leur troupeau,
Passaient dans le soleil qui pigmentait leur peau,
Et leurs ombres allaient mourir sur les lagunes.
Leurs mains cessaient de tricoter la laine brune
Quand, rassemblés en rond, à l'heure du repos,
Ils se contaient, par la voix aiguë des pipeaux,
Leur lente migration vers l'Adour et la Rhune.
Lorsque les feux du soir allongeaient d'une lieue
Leurs jambes de géants, ils devenaient ces dieux
Qui surgissaient du sol aux temps mythologiques.
Alors s'en revenaient à longs pas, vers les toits
Qui bleuissaient à la lisière des grands bois,
Les échassiers et leurs troupeaux fantomatiques.
Bordeaux, 1921.
Georges Cazenave
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Le gemmeur
C’est l’aube ! La forêt prend son bain de vapeur.
Aiguise ton hapchot et fais gonfler ta gourde :
Il te faudra marcher aux heures les plus lourdes !
En route ! Dégourdis tes jambes de coureur.
Agile, pieds chaussés de sandale de corde,
A travers la fougère, ajoncs et jeunes pins,
Grimpe de pey en pey, et trace ton chemin
Jusqu’au grand pignadar qui dresse au loin ses orgues.
On n’entend point tes pas rapides dans les bois,
Mais le craquement sec, régulier, des écailles,
Lorsque l’arbre blessé dont tu refais l’entaille,
Sous tes coups fait gémir sa déchirante voix.
La cigale qui tambourinait les secondes,
L’écureuil qui rongeait une pomme de pin,
Sont figés par la peur qui soudain les retient,
Tant le silence est grand dans la forêt profonde.
Et puis la vie reprend car chacun te connaît :
« N’ayez crainte ! C’est notre résinier qui passe
Laisse saigner ta plaie pour la prochaine amasse,
Vieux pin ! Sinon ta dernière heure aura sonné ! »
Gemmeur ! Lorsque tu bois l’eau du dernier orage,
Dans le pot de résine accroché sur un tronc,
Lève la tête ! Ecoute un peu les bruits que font
Les vents dans la forêt comme dans des cordages !
Sous cette frondaison mobile, comme toit,
Tu pars chaque matin pour un nouveau voyage.
Dans ce monde où chacun peine dur à l’ouvrage,
Qui peut avoir l’esprit aussi libre que toi ?
Georges Cazenave
Paris, 19 octobre 1958.
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Les moutons
Où sont-ils partis, les moutons
Dont la lande en fleurs était pleine,
Qui mêlaient aux jaunes ajoncs
Les pétales blancs de leur laine ?
Dans le vide de nos forêts
Le silence demeure en quête
De leurs bêlements éplorés
Et du tintement des clochettes.
Disparus, moutons et bergers
Qui portaient même houppelande !
Tant pis si les temps ont changé
Au printemps doré de nos landes.
Mais qu’un nuage blanc paraisse
Dans le couchant mauve, irréel,
Vois ! Ce sont nos moutons qui paissent
Les champs de bruyère du ciel !
Georges Cazenave
Capbreton, le 4 septembre 1958
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Chasseur aux filets
De ta cabane de genêts
Regarde la dune qui fume ;
Sous le vent de mer déchaîné
Le sable tourne comme plume.
Pourquoi chasser par pareil temps ?
Dans tes filets pour alouettes
Penses-tu prendre les mouettes,
Les pluviers et les goélands ?
Entre les mailles de tes pantes
Je savais bien que tu cueillais
Le parfum du thym, des œillets,
Des immortelles, de la menthe !
Ton sac n’est gonflé que de vent,
Chasseur de choses irréelles !
Le marchand de gibier ne vend
De ces plumes, ni de ces ailes !
Si tu trottes de bon matin
Par le sous-bois, au clair de lune,
C’est pour te griser d’air marin,
Et pour voir se lever la Rhune !
Mais ce jour est trop décevant !
Cessons d’écouter davantage
Crépiter parmi le branchage
Les milliers d’aiguilles du vent.
Ne reste pas dans la tempête
Immobile sous ton cabas,
A voir les lourds nuages bas
Peigner les gourbets sur la crête.
Courons au hasard, tous les deux,
Au milieu des chardons fantasques
Qui vont de-ci, de-là, heureux
D’être libres dans la bourrasque.
Ou bien attrape ces mirages
Qui rapprochent les Pyrénées :
S’il n’est point d’oiseaux de passage,
Ce sera pour une autre année !
A la poursuite des saisons
Nos rêves sont des alouettes !
Prends-les dans tes filets, poète,
Qu’elles chantent dans tes chansons !
Paris, le 5 février 1953
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L’océan des dunes
Depuis combien de millénaires
Cet océan couleur de miel
Tient-il érigées vers le ciel
Ses hautes vagues de lumière ?
Mer du Ponant, mer du Levant,
Bleue ou verte, par quel prodige,
Comme un gourbet qui ploie sa tige,
Venez-vous vous briser devant…
… Des sables qu’emporte le vent ?
Cazenave, Paris le 12 janvier 1958
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Promenade en forêt
Roule bon train sur la grand’route,
Mon vieux vélo de quatre sous.
Les platanes m’offrent leur voûte :
Il fait bon cheminer dessous.
Pourquoi ce crissement de soie
Sous les ciseaux de tes deux roues ?
La route se fend devant soi
Et flotte dans les arbres roux.
Comme un écureuil dans sa cage
Je tourne à longueur de chemin ;
Dans un semblable paysage
Je tournerais jusqu’à demain.
Rayons, aux réguliers passages,
De quel temps mesurez-vous l’âge ?
Laissez, laissez se diluer
Mon être, au fond de la forêt !
Je suis le brouillard du matin
Qui s’accroche aux branches d’un pin.
Je suis aussi la tourterelle,
Au soleil, qui lisse son aile.
Ou bien je m’élève d’un vol
Et si haut dans le ciel de marbre,
Que nul ne percevra du sol
Mon hymne à la gloire de l’arbre.
Imprégné du parfum des bois,
Heureux de n’être plus mon maître,
Un bonheur simple me pénètre.
Qu’il me conduise où bon lui choie !
Paris, le 19 juin 1958